El M Vivarium Misanthrope est une pièce de théâtre mise en scène par Anne Morel en 2013, d'après une demande de sa part à Laure Bonnet pour la réécriture du Misanthrope de Molière, mêlé à certains éléments du roman de Virginie Despentes, Bye bye Blondie (publié en 2006). La fable de la pièce est centrée sur Céliman, chanteur de renom grâce à son étrange producteur, Acaste, et dont le passé refait surface avec le retour d'Altesse, son ex-petite-amie et ancienne interprète-compositrice. Il doit alors choisir entre sa célébrité naissante - ce qui impliquerait qu'il reste en couple avec Sissi, sa nouvelle choriste et danseuse - et son amour passionnel avec Altesse, sachant qu'il devrait pour cela renoncer à la gloire.
El M Vivarium Misanthrope s’affiche explicitement comme une réécriture contemporaine du Misanthrope de Molière. Certaines répliques de la pièce en sont extraites, comme celles de la scène d’exposition entre Alceste et Philinte, celles de la scène dans laquelle Acaste s’auto-complimente, ou bien celles de la scène entre Alceste et Célimène. L’auteure emprunte donc le vocabulaire soutenu et distingué de la langue classique du XVIIe siècle, qui plus est de la poésie dramatique classique, en alexandrins. Dans tout le reste du texte, les personnages utilisent un français moderne, voire familier, avec lequel ils se tutoient et parfois s’insultent, en proférant des vulgarités, issues directement ou largement inspirées du style du roman de Virginie Despentes, Bye bye Blondie. Ce mélange est très riche d’effets sur le spectateur, car ils offrent à des personnages du quotidien un langage d’une grande recherche et leur octroie donc une véritable profondeur. Dans les scènes entre Altesse et Céliman, les deux langages mêlés accentuent le lyrisme et transcendent l’expression de la passion amoureuse.
Les protagonistes ont de nombreux points communs avec ceux de Molière. En effet, leurs noms sont parfois similaires (homophoniques ou paronymiques), comme Altesse et Alceste, Céliman et Célimène, voire totalement identiques comme pour le personnage Acaste. Ces dénominations font souvent figure de surnoms : Phil étant un diminutif moderne de Philinte, et Sissi, un d’Arsinoé. Le nom des personnages contribuent fortement à les ancrer dans l’époque contemporaine tout en rappelant à l’esprit du spectateur, comme un clin d’œil, leurs sources classiques. Dans le cas de Phil, le diminutif dit à lui seul son opposition aux misanthropes de tout bord, et souligne son amour du genre humain, son altruisme et sa tolérance.
De plus l’intrigue autour de l’histoire d’amour entre Alceste et Célimène est reprise à l’identique, du moins dans la nature des conflits et des obstacles à l’union des deux personnages amoureux, et les ressemblances de personnalités. Altesse, l’artiste maudite, est un double moderne d’Alceste, le misanthrope refusant de côtoyer les autres courtisans de Louis XIV ; tout comme Céliman, artiste populaire très attirant, qui a certains traits de caractère de Célimène qui compte pour sa part beaucoup d’amis et d’amants. Phil, à l’instar de Philinte, ouvre la voie de la raison et donne des leçons de vie, de tolérance et d’altruisme aux autres personnages. Cependant, Sissi n’a de commun avec Arsinoé que son amour pour Céliman (Arsinoé, pour sa part, aime Alceste), puisqu’elle est aussi naïve et exubérante qu’Arsinoé est discrète et manipulatrice.
Dans la mise en scène d’El M Vivarium Misanthrope, tout l’espace scénique et la scénographie file la métaphore du vivarium, comme le titre l’indique. Les comédiens, pour commencer, se déplacent la plupart du temps normalement, c’est-à-dire sur le sol de l’espace scénique et sur leurs deux jambes, mais très étrangement aussi parfois à quatre pattes, ou sur des éléments du décor tels que deux armoires mobiles et ouvertes d’un côté, ou bien sur des chaises. C’est surtout le cas du producteur qui fait figure d’animal sournois et à l’affût de la moindre proie. C’est ce que soulignent très fortement les costumes.
Leur créateur, Mathieu Crescence, les a conçus comme des miroirs de la personnalité de chaque personnage, ou du moins de l’image qu’ils souhaitent renvoyer aux autres personnages. Ainsi le costume fait ressortir l’aspect d’insecte d’Acaste, qui porte un costume vert scintillant, et la personnalité de Phil qui revêt un ensemble rouge, symbole de passion, de violence et d’intensité, ce qui définit parfaitement le monde dans lequel il évolue ainsi que sa passion secrète pour Sissi (dans Le Misanthrope de Molière, Philinte sacrifie son amour secret pour Éliante). Altessse la guerrière, personnage sombre par excellence, porte des cuissardes, un legging aux motifs des tenues militaires de camouflage, un débardeur à clous et un manteau long de cuir noir prolongé d’une cape frangée dans le dos. Céliman porte la panoplie du rappeur, un gros manteau de fourrure, des baskets, une casquette, un short et un débardeur de basket-ball. Enfin, Sissi, la blonde en manque d’affection, cherche à attirer l’attention tout d’abord avec un énorme chapeau à fleurs, un manteau de fourrure et un maillot de bain rose fuchsia à paillettes, puis plus tard avec une robe rose, un legging à motif de pelage de zèbre et des chaussures à hauts talons assorties. Un autre personnage muet, totalement inédit, une violoncelliste, est quant à elle vêtue d’une robe blanche à manches ballons et de chaussures de la même couleur, ce qui l’oppose à Altesse qui est entièrement vêtue de couleurs très sombres.
Les personnages portent de plus des perruques très visibles, à la manière de casques. Altesse arbore un chignon tout rose bonbon, Céliman une iroquoise rouge, Sissi son chapeau à fleurs et dessous une perruque blond platine et rose, un peu comme celle de la reine de cœur dans Alice au pays des merveilles de Tim Burton en 2011). Phil est rasé, et ne porte pas de perruque, mais il a un petit masque transparent qui figurent des yeux de mouche et qu’il met sur la tête ou devant ses yeux, comme des lunettes de soleil. La violoncelliste n’a pas non plus de perruque, mais elle porte un masque et du maquillage bleu autour des yeux, comme Sissi. Ces perruques ostensiblement affichées comme telles créent une atmosphère peu réaliste, une tonalité presque fantastique ou caricaturale. Mais elles sont l’expression de la volonté que les personnages ont de paraître, le résultat d’un long travail sur soi et de l’image que l’on renvoie aux autres.
Les effets de lumière sont très travaillés et constituent à part entière un élément très signifiant du langage scénographique. Au début de la pièce, la scène et sombre avec seulement deux ou trois carrés de lumière en fond de scène, dans lesquels les personnages entrent et sortent comme pour marquer le cloisonnement et les frontières parfois infranchissables des classes sociales et des relations humaines. Céliman par exemple, comme beaucoup de rappeurs, exprime de manière très émouvante la difficulté qu’il a éprouvée à se hisser d’un milieu défavorisé au monde de la jet set. Le carré de lumière côté cour est réservé à la violoncelliste, et révèle la nature marginale de ce personnage qui ne s’exprime que par l’art, qui n’a d’existence que la musique qu’elle crée – et qui constitue par là-même une sorte de double muet du personnage d’Altesse. En outre, les personnages déplacent à certains moments une structure sur roulettes de six à huit spots, ou projecteurs, pour éclairer le personnage qui parle, ce qui souligne que tout discours est surtout une mise en scène de soi-même. D’autre part, lors de l’opération symbolique d’Altesse par Acaste et Sissi, Céliman vient déplacer les projecteurs pour figurer les lampes chirurgicales d’une salle d’opération. Enfin, dans la scène d’amour et d’intimité entre Altesse et Céliman, alors que Céliman et Altesse sont lovés dans un rideau blanc qui entoure le canapé où les personnages se tiennent, les deux comédiens sont seulement éclairés par une lampe torche que Céliman tient à la main, dispositif scénique qui offre à la vue du spectateur l’image poétique du corps des amants en ombres chinoises.
Le reste de la représentation, les projecteurs au-dessus du plateau font la lumière sur l’action, mais ces sources de lumière, souvent peu fortes, créent la plupart du temps une atmosphère tamisée, presque confinée, comme pourrait l’être celle d’un vivarium éclairé d’une veilleuse. D’ailleurs, les vivariums sont souvent éclairés par des néons comme ceux qui sont situés sur les deux armoires mobiles, blancs en hauteur et en bas des armoires, et rouges et verts sur les côtés ; les armoires figurent donc métonymiquement deux petits vivariums, mis en abyme au sein du plus grand vivarium qu’est le bar de Phil.
Ces armoires ont de nombreuses autres fonctions tout au long de la représentation : elles servent à figurer un obstacle empêchant Altesse de retrouver Céliman ; de cachette à Phil ou à Sissi ; d’obligation symbolique de faire face à la vérité lorsque les deux blocs sont poussés vers l’avant-scène et contraignent soit Phil à se dévoiler devant Sissi, soit Altesse à affronter Acaste ; ou encore de miroir pour Altesse grâce à un fond recouvert d’une matière métallique réfléchissante. Elles servent également de pièges, formant le support d’une toile d’araignée dans laquelle Altesse et Céliman sont tour à tour emprisonnés pendant qu’Acaste escalade les armoires et leur parle comme s’il cherchait à les hypnotiser, à la manière de ces créatures à huit pattes dont le venin pétrifie et consume rapidement les proies …
Au début de la pièce, un rideau de plastique transparent est tendu entre l’avant-scène et la scène, et donne une image assez floue de ce qui se passe sur le plateau. Mais Sissi le déchire après avoir parlé à Céliman, dévoilant ainsi une première étape de l’intrigue. Le rideau forme donc une sorte de cache, de prisme, de vitre même, qui, combinée au sol peint en blanc derrière cette délimitation du rideau, peut faire penser à un vivarium géant posé sur scène. Cette impression se confirme tout d’abord avec le personnage d’Acaste, qui ressemble à un insecte physiquement, puisqu’il se déplace au sol ou sur les murs comme ces animaux, et de plus parle perpétuellement de la sexualité des insectes - à tel point d’ailleurs que le spectateur le voit comme un obsédé sexuel, un être vicieux. Comme on vient de le voir, il tend un piège comme une toile d’araignée à Céliman, profite de lui jusqu’à la fin et le manipule comme ces insectes le font avec leur proies. Cette apparence d’insecte est créée également par la perruque rigide et bivalve qu’il porte, et qui figure à la fois une carapace de scarabée ou une tête de mante-religieuse, et rappelle les perruques extravagantes des courtisans du XVIIe siècle. Par ailleurs, avant la résolution de l’intrigue, tous les personnages - insectes s’unissent dans une sorte de danse étrange où l’on a l’impression que « ça grouille ».
Enfin, l’espace scénique est encadré de deux grands rideaux blancs de chaque côté du plateau et d’une bande en haut, formant une sorte de cadre. Ce dispositif scénique constitue ce qu’on appellerait en cinéma ou en photographie un sur-cadrage. Le spectateur, venu pour voir, a face à lui une image qui s’offre comme telle : les comédiens jouent des personnages qui jouent eux-mêmes des rôles, plus ou moins consciemment pour les personnages d’artistes (comme Céliman, Sissi, Altesse et la violoncelliste), plus ou moins volontairement pour les autres (comme Phil et Acaste). La mise en abyme semble dénoncer, du moins dévoiler devant nous, tous les codes dont on s’encombre, tous les faux-semblants qui nous enferment, tous les diktats de l’image dans lesquels nous nous enferrons nous-mêmes. Le spectateur se retrouve donc dans la posture d’un entomologiste, obligé d’observer sans complaisance la manière dont vivent les humains, de constater leur monde d’apparences et d’illusions, leur manque d’authenticité. Cette thématique, ainsi que la figure de la mise en abyme, sont toutes deux proprement baroques, nous y reviendrons.
Les rideaux servent donc à métaphoriser l’espace scénique en vivarium, et à souligner par la mise en abyme, l’aspect artificiel des relations humaines dans le milieu où évoluent les personnages. Mais ce motif du rideau est permanent ; tout au long de la représentation, divers rideaux expriment les étapes successives que l’intrigue suit dans le sens d’un dévoilement, d’une découverte de la vérité de chacun, ou pour reprendre l’image du vivarium, de la métamorphose des insectes ou la mue des serpents.
On peut constater pour commencer que l’espace scénique et les accessoires sont en perpétuelle transposition. Une fois le concert terminé, Céliman prend une douche, et le rideau transparent côté court jusque-là réservé à la violoncelliste, sert à présent à symboliser l’espace de la douche. La scène s’est alors transformée en loge, ou en coulisses, après la chute du rideau transparent qui faisait de l’avant-scène le lieu du concert. Le canapé rouge est tout d’abord un symbole du monde dans lequel Phil évolue : un monde violent et passionné. Il sert de canapé, certes, mais aussi par la suite de table d’opération lorsque Sissi et Acaste tentent d’ouvrir la cage thoracique d’Altesse pour voir (et anéantir ?) son cœur après l’avoir endormie avec un masque. Elle se réfugie ensuite sous le canapé renversé, le transformant en cachette, en refuge secret. Ce passage est inspiré d’une scène de Bye bye Blondie, dans laquelle Gloria, le personnage principal, est interné de force dans un hôpital psychiatrique. Le canapé sert enfin de « nid d’amour » à Céliman et Altesse, lieu matérialisé par un grand rideau blanc descendant des cintres et tendu tout autour du canapé. Les chaises du bar, rouges également comme tout ce qui caractérise l’univers de Phil, sont un élément très signifiant d’une scène entre Sissi et Phil. Elle lui parle comme à un confident, presque comme si elle s’adressait à sa propre conscience, et ne le regarde pas. Elle fait le bilan de sa vie et surtout de sa relation amoureuse avec Céliman tout en marchant sur les chaises que Phil déplace pour l’empêcher de tomber, pour la protéger, car il éprouve des sentiments à son égard. Les chaises mettent en évidence à ce moment-là le comportement intrépide, périlleux, inconsciemment destructeur ou masochiste de Sissi qui s’obstine à aimer le seul homme qui ne pourra pas lui offrir ce qu’elle attend.
Tout ce décor à la façon d’un vivarium amène à un fait : les insectes qui sont à l’intérieur muent, perdant leur carapace. C’est ce qui se passe au fur et à mesure. Les personnages enlèvent tous leur costume à mesure qu’ils se dévoilent et s’ouvrent aux autres. Ainsi Céliman passe du rappeur exubérant à un personnage plus sobre, plus sombre également. À la fin de la pièce, ils portent tous des vêtements plus neutres, plus légers, qui symbolisent la mise à nu de leur personnalité, ou de leur âme. Céliman ne porte plus qu’un simple jogging beige, altesse une grande chemise blanche tout comme Acaste, bien qu’ils aient tout deux conservé leur pantalon, militaire pour l’une, et vert brillant pour l’autre, ce qui signifie peut-être qu’ils n’ont pas tout dévoilé sur eux. Sissi est celle qui a le plus de mal à se débarrasser de tout ce qui la protège, des couches superposées de sa carapace. En effet, elle entre sur scène pour la première fois avec un gros manteau de fourrure sur un bikini à paillettes rose bonbon et une immense perruque de fleurs, puis elle s’habille de manière plus conventionnelle, quoiqu’avec des couleurs voyantes, avant d’enlever sa deuxième perruque blond platine. Cette perruque fait penser à Marilyn Monroe et montre que, comme elle, Sissi n’existe qu’à travers le regard des hommes et consacre sa vie à plaire, surtout à Céliman. En enlevant sa perruque de blonde, elle dévoile son véritable centre d’intérêt, c’est-à-dire la maternité et la construction d’une vie de famille. À la fin, elle se démaquille et ne porte plus qu’un peu de paillettes et un costume plus sobre.
Tous les personnages enlèvent donc leurs masques et dévoilent leur vraie personnalité, se présentant dorénavant avec des tenues simples et des pieds nus. La première image du spectacle, le concert où tout est fantaisie et show, s’oppose très nettement à la dernière image où tout est simple, dénudé, authentique. Un rideau de fibres métalliques, tout d’abord brun lorsqu’il est tiré de cour à jardin dans l’ombre, s’éclaire progressivement pour devenir doré, comme un lever de soleil qui débuterait une nouvelle ère, comme le signe d’un renouveau pour les personnages enfin devenus eux-mêmes.
En ce qui concerne le genre de la pièce, on pourrait la définir comme une comédie. Elle comporte même quasiment toutes les caractéristiques d’une comédie classique. Elle respecte l’unité de temps, car la fable dure une seule nuit ; l’unité de lieu puisque la scène se passe exclusivement dans le bar de Phil ; et l’unité d’action puisque l’intrigue principale est centrée sur l’histoire d’amour entre Altesse et Céliman. Elle offre de nombreux éléments comiques ; du comique de geste notamment grâce aux mouvements et aux déplacements d’Acaste et de Sissi ; du comique de mots avec le discours d’Acaste sur la reproduction des insectes, et les joutes verbales entre Altesse et Céliman ou bien entre Altesse et Acaste. Le mélange des langues est d’ailleurs très efficace dans ce domaine, car la langue classique correspond davantage aux propos sérieux et graves, en alternance avec la langue plus familière, dont la vulgarité parfois est d’autant plus amusante qu’elle forme un contraste net avec les alexandrins de Molière. L’ensemble de la pièce forme un tout vraisemblable, bien que le décor soit construit comme une métaphore d’un vivarium, et que certaines scènes, telles que « l’opération à cœur ouvert » d’Altesse, soient totalement symboliques. Cependant, bien évidemment, la pièce ne respecte pas les bienséances d’une comédie classique (nos mœurs ne sont pas ceux du XVIIe siècle, il est vrai !) lorsque Céliman prend sa douche et que le comédien se dénude entièrement, et quand Acaste et Sissi opèrent Altesse et lui enlèvent son débardeur.
Il est en réalité plus pertinent de parler d’El M Vivarium Misanthrope comme d’une comédie grinçante, voire une tragédie masquée (dans les deux sens du terme), non pas parce que le protagoniste est un dieu ou un héros comme dans les tragédies antiques ou classiques, mais à cause tout d’abord de la « mue », la transformation des personnages : ils révèlent tous la part sombre de leur vie, et finissent tous contraints à la solitude. D’autre part, le choix a priori impossible de Céliman entre l’amour et la célébrité constitue pour lui un dilemme, ce qui est une situation typique de la tragédie, telle qu’on peut la rencontrer par exemple dans Andromaque de Racine qui doit choisir entre un époux qu’elle n’aime pas, entre son intégrité morale ou la survie de son fils. Même Acaste réussit à transformer son comportement ridicule et révoltant, et finit par être émouvant dans son discours au micro, lorsqu’il hurle sa douleur d’amant abandonné. D’ailleurs, dans cette ultime prise de parole, il maudit Céliman, lui promettant de détruire sa carrière et le condamnant à ne plus être plus reçu de personne. Il endosse alors le rôle des dieux vengeurs de la tragédie grecque, il incarne ici le « fatum », le destin. En outre, le dernier rideau, tiré dans la semi-pénombre de cour à jardin (c’est-à-dire symboliquement dans le sens d’une clôture du passé), et vers lequel Céliman et Altesse se retournent lentement (tournant ainsi le dos aux spectateurs) après s’être séparés, marque de façon évidente la présence de la fatalité et le caractère irrémédiable de cette nouvelle séparation entre les amants.
Cependant la pièce ne saurait entièrement correspondre ni à l’un ni à l’autre genre, au sens classique, puisque les registres comique et tragique y sont mêlés, parfois même simultanément. Ce mélange, ainsi que de nombreux partis pris de la mise en scène, tels que la mise en abyme, le clair-obscur, l’étrangeté presque surnaturelle (ici des comportements d’insectes), l’exubérance, le mouvement, le travestissement, le paradoxe et le changement perpétuel et insaisissable, font de cette pièce une comédie baroque.
Cette pièce et son intrigue complexe sont pour la metteure en scène un moyen de servir plusieurs causes qui lui sont chères. Elle dénonce donc l’hypocrisie, les faux-semblants et les trahisons qui caractérisent les relations au sein du microcosme du show-business, de la télévision ou du « marché » de l’art, avec le personnage d’Acaste qui est une caricature de ceux qui n’ont pour seul but que l’argent et considèrent les artistes comme des produits de consommation. Elle dénonce également la superficialité du monde très fermé du show-business par toutes les superpositions de costumes, de perruques, de masques, de maquillages, de travestissements et de rideaux qui, par leur ostentation, soulignent le ridicule et l’artifice des comportements et des situations. C’est alors l’occasion de souligner que l’appartenance à une classe sociale n’est qu’une question de codes, et que la société contemporaine, à l’instar des nobles de l’ancien régime, cultive à souhait ces frontières opaques pour les rendre infranchissables. Elle questionne en parallèle une certaine idée de la liberté individuelle dans les relations amoureuses, car Céliman ne voit pas l’intérêt de faire un choix entre deux femmes et ne conçoit pas qu’on puisse lui imposer une relation exclusive, qui plus est qui le détournerait de sa route vers la célébrité (du moins ce qu’il appelle la célébrité). Enfin, Anne Morel par ce spectacle, prône surtout l’abolition de la notion de « sexe », féminin ou masculin, au profit du concept du genre (genre masculin ou genre féminin qu’on soit biologiquement femme ou homme) et plus largement de l’idée d’un seul et même genre humain, rassemblant toutes les formes possibles de sexualités et d’origines. Elle pense, comme certaines féministes contemporaines dont Virginie Despentes fait partie, que les genres ne sont que des manières de penser, de concevoir les relations humaines, de vivre sa sexualité, et d’adhérer à un type de comportement, qu’il soit masculin ou féminin. Altesse pense en homme alors qu’elle est de sexe féminin. Les êtres humains peuvent aussi adhérer aux deux genres, tout comme Phil qui affirme à Sissi que toute personne qu’il rencontre peut le séduire, quel que soit son sexe. Anne Morel amorce cette idée dès le titre : en effet, « El M » est en français un homophone de « elle aime », ce qui renvoie au genre féminin, alors que le pronom espagnol « El » est du genre masculin.
Ainsi la pièce de théâtre dont le titre complet est El M Viviarium Misanthrope exprime-t-elle deux paradoxes. Le premier, repris de l’œuvre originelle de Molière, est celui d’un misanthrope (étymologiquement « qui hait le genre humain ») qui aime la femme la plus encline qui soit aux mondanités, à la médisance et à l’hypocrisie. Le deuxième paradoxe, introduit par Anne Morel, est celui du masque, procédé omniprésent dans la mise en scène. En effet, cet accessoire (plus largement masques et costumes) sert à la fois à cacher les faiblesses, les défauts ou le manque d’assurance, à se protéger des autres, souvent dans le but d’illusionner, de briller autrement que par soi-même, pour s’exprimer de façon plus sûre, plus péremptoire parfois, pour devenir quelqu’un coûte que coûte, et à révéler ou affirmer sa personnalité.