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Diane Mazloum, L’Âge d’or

 

p.57 1968 « Ce qui gêne Israël, c’est que ça fait plus de 20 ans qu’on réussit à ne pas se laisser entraîner dans une action de provocation militaire malgré notre soutien moral à la cause palestinienne […] qu’on ne leur fournisse pas des prétextes à leurs entreprises de conquête. »

p.69 « C’est systématique, c’est toujours le Liban qui est visé après une attaque palestinienne quel que soit son lieu d’origine. Qui aurait prévu qu’Israël s’en prendrait au seul état arabe qui n’a pas les moyens de se défendre et encore moins de se battre ? »

p.104 « On a atteint le point de non-retour avec les Palestiniens. Ils s’implantent ici, comme ils l’ont fait en Jordanie. […]

- Si un type se fait tabasser chez lui, prend la fuite et te demande refuge, qu’est-ce que tu fais, hein ?

- Et si une fois chez toi, il saccage tout, mange ton labné, ne tire pas la chasse et couche avec ta sœur, tu fais quoi ? »

p.123 « beaucoup d’hommes restent fidèles à leur femme, non par vertu, mais par amour-propre. Les hommes à la mentalité orientale refusent qu’une étrangère éprouve de la pitié pour leur femme. Parce que leur femme, c’est eux qui l’ont choisie, alors plus encore qu’une insulte envers elle, ce serait une insulte envers eux-mêmes. »

p.125 « Comme si la Nakba de 1948 et la défaite de 1967ne suffisaient pas, il a fallu qu’il y ait « la calamité nationale » de septembre 1970. En Jordanie, le roi Hussein s’est déchaîné contre les Palestiniens. Il a lancé ses troupes à leurs trousses et les a chassés de son royaume d’un revers de la main. […] Une hécatombe. »

p.137 (journal de Micky) « Au Liban, il y a 17 confessions religieuses. Selon ce que disent les maronites, il y a 51% de chrétiens (maronites, grecs orthodoxes, melkites, catholiques, protestants, arméniens apostoliques, arméniens catholiques, syriaques orthodoxes, coptes, assyriens, et chaldéens), 49% de musulmans (chiites, sunnites, alaouites, ismaélites et druzes) et une poignée de Juifs. Ma famille est melkite, dite grecque catholique. Georgina est grecque orthodoxe. On est tous d’origine grecque. »

pp159-160 « Avec ou sans raids des fédayins, avec ou sans rapts d’avions, avec ou sans coups d’éclat, l’État hébreu est de toute façon déterminé à provoquer des incidents avec le Liban. […] pour occuper la partie du territoire au sud du fleuve Litani. […] Le contrôle de la frontière, l’eau, surtout l’eau, il n’y a pas une goutte d’eau en Israël … »

p.209 « Une partie de la presse s’était déchaînée, pourquoi « terroriste » était-il le seul mot employé plus de mille fois par jour par les Israéliens pour qualifier les Palestiniens ? Offusqués, les journalistes dénonçaient le terrorisme intellectuel qu’avait exercé Israël en supprimant tous ceux qui pouvaient donner une image positive de la lutte palestinienne, en en justifiant l’action politique. »

→ Terrorisme (mot des dominants)

≠ Résistance (mot des dominés)

p.240 « Dès 1969, l’armée libanaise n’avait plus le pouvoir de contenir les fédayins. Elle était paralysée. Quoi qu’elle fasse, elle était coupable »

p.276-277 « Les Libanais en ce temps-là étaient fiers de leur pays. Ils en parlaient comme de la Suisse du Moyen-Orient […] comme du Paris de l’Orient. Leurs voisins le leur ont fait payer cher. » [USA, Europe ????]

p.290 « en acceptant au départ une partie des terres qu’ils réclamaient, les sionistes ont fini par obtenir leur État. »

« À  force l’opinion publique a réduit ce qui tourmente les entrailles du Moyen- Orient à un conflit étriqué entre Juifs et Arabes. Sauf qu’il n y a pas d’Arabes. Il y a des chrétiens, des musulmans et des juifs. Des levantins, des maghrébins, des bédouins, tous vivant dans des pays fictifs créés par les colonisateurs. Le monde arabe n’est qu’un mythe »

p.297 « Depuis la reprise des combats, la guerre est déclarée 3 ou 4 fois par mois, et on compte déjà plus de 40 cessez-le-feu, l’avant-dernier ayant duré 30 secondes. »

p.299 « L’idée d’être enterré vivant  devient le cauchemar récurrent de la population. »

p.304 responsabilité des Libanais chrétiens « leur plus grande erreur ? Ne pas mettre leur force au profit des plus faibles pour les soutenir et les accompagner dès le départ. Ils étaient en position de force mais au lieu de voir les musulmans comme des Libanais, comme des frères à qui ils auraient pu tendre la main et montrer la voie, ils les ont d’avance suspectés. La question de la confiance a été déterminante. »

 

[Passages marquants – SUITE]

p.253 Beyrouth coupée en deux : Ouest musulman, Est chrétien

p.255 Carrière de Georgina anéantie par sa relation avec un musulman « pute arabe » + relation de dépendance à Ali

p.296 bilan de 1978 : 40 000 morts100 000 blessés

10 000 disparus

p.299 absence d’électricité et d’eau potable, voitures piégés, snippers, installation des beyrouthins dans les cages d’escaliers

p.316 humour noir des experts japonais perdus dans l’analyse du conflit.

 

 

 

 

Mark Green, Federica Ber

p.30-31 « sa théorie du bonhomme. D’après elle, il formait une espèce à part. Le bonhomme n’avait besoin de personne, n’obéissait qu’à ses propres lois. Son ambition était de posséder un antre (idéalement, une petite boutique au fond d’une ruelle obscure). Il aimait la bonne chère et les bons vins, tendait à l’embonpoint. Souvent, il fumait des cigarillos (des cigarillos, pas la pipe !). Dans le domaine des sens, c’était un onaniste, un cochon. D’ailleurs il restait toujours vert, même après un certain âge (souvent le pur bonhomme ne se révélait qu’une fois passé la cinquantaine, et fleurissait après soixante ans). Il avait ses quartiers. L’habitat des Grands Boulevards, riche de ses petits magasins de revente, de ses galeries couvertes, lui était particulièrement favorable. Son commerce préféré était la brocante, ou la librairie d’occasion (mais aussi la boutique de philatélie, de cartes postales anciennes). Il vivait en autarcie, sans avoir de comptes à rendre, dans la plus grande opacité possible. Le bonhomme était une espèce menacée, mais il survivait malgré tout, comme les journalistes et les prostitués … »

p.84 « Ses vacances, disait Federica, il faut les prendre en ville. La mer, la montagne, pensait-elle, ne sont pas faites pour les vacances, mais pour le vrai travail, qui consiste à se frotter à l’immensité du vide et au déchaînement des forces de la nature. On part en mer – ou en forêt, ou en montagne – comme on part au front, non pour se reposer mais pour engager un combat. La ville est faite pour le sommeil et le repos. La ville est une gigantesque auberge où les hommes vont manger, s’allonger et dormir. […] Marcher et penser, pour elle, étaient la même chose. »

p.120 « Les objets nous regardent, vous savez. Il ne faut pas les prendre de haut. Vous n’êtes pas plus malin qu’eux. […] La frontière de la vie et de la mort ne passait pas entre les remuants et les inertes, mais à l’intérieur de chaque catégorie. »

p.163 « Il avait fallu qu’elle s’éloigne, pour qu’on la voie... »

p.165 « même s’ils n’ignoraient pas que toute montée contenait l’idée d’une chute, tout progrès le risque d’un accident, toute chance une malédiction. »

p.169 philosophie du voyage : question existentielle « reviendrai-je ? »

p.194 « Mais ce futur proche ressemblait, soudain, à du passé. Ces actions, ces gestes, il avait l’impression de les avoir déjà accomplis, et vider de leur substance. » (/ titre de l’article de presse « le futur antérieur »)

p.201 « C’est cela, l’attente, je l’ai compris il y a peu. Le temps qu’il faut donner à l’espoir pour qu’il prenne des forces, pour qu’il dessine ses propres contours, pour qu’il s’avance. L’attente n’est pas le contraire de l’action. Elle en est le point de départ, l’amorce. C’est dans l’attente que l’action se prépare.»

 

[Passages marquants – SUITE]

p.108 (5 dernières pages du chap.13) : point de vue interne de Phaedra

p.118 naissance du titre du roman

p.120 philosophie de Federica : le parti pris des choses – attention portée aux détails

p.121 un mime suiveur de Federica

/ p.156 tentative ratée du narrateur

chap. 15 et 16  randonnées de Phaedra et Federica

p.144 idée paradoxale de Phaedra de se suicider pour ne pas mourir tout à fait

< rester présente en Federica (comme Federica est restée présente dans l’esprit du narrateur)

p.146 chap.17 - départ de Federica en Italie 20 ans plus tôt, le vide laissé par ce départ dans la vie du narrateur, son attente, ses recherches vaines dans les mêmes lieux.

Chap. 18 point de vue interne d’Umberto

p.165 idée d’un suicide à deux

p.169 philosophie du voyage : question existentielle « reviendrai-je ? »

p.175 critique de la société contemporaine qui ne lit plus la presse, devenue « décorative »

/ idem p.186

p.187 critique des migrations urbaines pas forcément facteur de bonheur supplémentaire

dernier chap. Retour du narrateur sur le toit de l’immeuble d’à côté → long préparatif matériel MAIS  adoption de la vision poétique et spirituelle du monde de Federica.

 

 

David Diop, Frère d’âme

p. 168 « Pas de cicatrice, pas d’épopée. Pas de cicatrice, pas de grand nom. Pas de cicatrice, pas de renommée. Voilà pourquoi la petite voix dans ma tête a pris les choses en main. Voilà pourquoi la petite voix m’a laissé deviner mon nom. Car le corps que j’habite, le corps qu’on m’a légué, ne porte aucune cicatrice. »

pp.174- 175 « Je sais, j’ai compris qu’Alfa m’a cédé une place dans son corps de lutteur par amitié, par compassion. Je sais, j’ai compris […] Par la vérité de Dieu, je te jure qu’à l’instant où je nous pense, désormais lui est moi et moi suis lui. »

+ Tout le roman !

 

 

Valérie Manteau, Le Sillon

 

p.28 : « appel au pardon pour la « grande catastrophe » arménienne, demandant la fin du négationnisme d’État en 2008. Un geste symbolique inédit, qui a suivi l’assassinat de Hrant-Dink et fait sortir du bois nombre d’intellectuels, d’auteurs, d’universitaires turcs pour tenter de briser ce tabou qui venait encore de tuer, près de cent ans après le million et demi de morts du génocide arménien. »

p.45 : « Ça veut dire quoi être turque, tu crois au les 50% qui votent Erdoǧan, les 10% qui votent pour les fascistes, ont la dépression nationale aussi ? T’es ni plus ni moins turque que moi, ça ne veut rien dire, rien du tout, être turc ça n’existe pas. Et justement, on est de moins en moins nombreux à penser ça, alors tu ne vas pas t’y mettre. / N’empêche, ça devient une blague, à mesure que les étrangers se font rares, que les expatriés s’en vont et que peu de nouveaux débarquent, moi au milieu de tout ça on me demande de plus en plus souvent ce que je fabrique ici. / « Nous ne voyageons pas pour le plaisir, que je sache, disait Beckett. Nous sommes cons, mais pas à ce point. » Qui plus est dans un pays aux faux airs de Titanic. La ville se renfrogne et ses habitants perdent de leur superbe. »

pp. 25-26 : « J’ai une question – je le dérange sur son lieu de travail, il ne répond pas mais se tourne vers moi, comme toujours, la porte est ouverte pour mes lubies jour et nuit malgré une légère, à peine perceptible impatience, début de lassitude, un air qui demande si c’est bien le moment, je le sens mais comme je ne sais pas m’arrêter quand il faudrait, je m’installe au comptoir. Il continue ce qu’il était en train de faire, trier des factures ou quelque chose dans le genre pendant qu’Anna attrape une tasse, si je veux un café, je fais oui de la tête – à ton avis, si tu devais donner juste une raison, intuitivement, de pourquoi Charlie ; tu dirais laquelle ?  Pourquoi ça concernait tout le monde ? Oui. Liberté d’expression. C’est n’importe quoi je dis, il y a eu dix cas précédents qui auraient dû être beaucoup plus fédérateurs. Par exemple ?  Hrant Dink. Qui ? Je n’arrive même pas à prononcer correctement son nom. Hrant Dink, le créateur du premier journal bilingue turc-arménien Agos, charismatique et infatigable promoteur de la paix, assassiné par un nationaliste en pleine rue à Istanbul en 2007. […] Il aurait pu devenir un symbole universel, non ? Pourquoi à ce moment-là, le monde entier ne s’est-il pas levé pour la liberté d’expression. Ça aurait eu plus de poids que de manifester contre Daech ; Erdogan au moins, jusqu’à preuve du contraire, on peut lui parler. »

pp.54-55-56 : « En Turquie, les débats sur les langues minoritaires n’ont toujours pas trouvé de solutions, depuis le temps, alors qu’il y a vingt ans déjà Hrant écrivait qu’il « revendiquait sa part de langue kurde ». Lui qui avait épousé une Arménienne de Turquie dont la langue maternelle était le kurde réclamait de pouvoir inscrire ses enfants dans des écoles kurdophones, de même que les non-Arméniens devaient avoir le droit d’inscrire leurs enfants dans les écoles arméniennes : « ce qui convient à ces terres », disait-il avec la simplicité du bon sens dans cet imbroglio, « c’est la coexistence des différences ». Comme si cela ne suffisait pas, il avait aussi mis les pieds dans le plat de l’islam avec son optimisme habituel et des accents voltairiens : « Il est beaucoup plus fécond que les différentes religions vivent ensemble, les unes avec les autres, plutôt que côte à côte. Car, si l’on parvient à une lecture correcte de leurs différences, on s’aperçoit qu’elles se nourrissent et ne se détruisent pas. L’appel à la prière du muezzin, entendu cinq fois par jour par un chrétien comme moi [il va de soi pour Hrant qu’il était chrétien bien qu’athée, chrétien et athée], lui rappelle qu’il est chrétien. » Si l’on suppose que la haine vient de la peur qui vient de l’ignorance de l’autre, il suffit d’éducation pour que nous vivions heureux et ensemble, épanouis en pleine intelligence, pour les siècles des siècles, amen. » Ces incantations sur le vivre-ensemble, écrites en 2005, me font l’effet d’une recette spectaculairement ratée. Mais peut-être, […] les mots de Hrant disséminés dans des livres traduits dans toutes les langues et toujours, entêtants, survivant au messager, présents aux mémoires turques, kurdes, arméniennes, et à la nôtre maintenant, feront-ils miracle à retardement. »

pp.57-58 : « insultes sonnantes sur l’indécence de ces gouvernements d’imbéciles et contre l’accord entre la Turquie et l’Union européenne, c’est quoi ce truc d’échanger des visas contre des réfugiés on est où là, quel siècle, quelques démocraties. La Turquie l’accable mais l’Europe c’est pire, une déception, un abandon. Je croyais que l’idée de l’Union c’était d’éviter la Troisième Guerre mondiale : visiblement pas. Dont acte. L’accord prévoit de verser des milliards à l’État turc, avec, en prime, sans que personne y croie vraiment – mais ce sera toujours l’occasion pour Erdogan de saisir le bâton des promesses non tenues quand ça l’arrangera – l’engagement de supprimer les visas d’entrée dans Schengen pour les citoyens turcs. En échange de quoi ? Aucune garantie sur les droits de l’homme bien sûr, non ce qui intéresse les pays les plus riches du monde au XXIe siècle c’est que les réfugiés arrivant de Syrie, plus de trois millions déjà de ce côté de la frontière, y restent. Et on se lave les mains des conditions et conséquences catastrophiquement prévisibles de cette situation d’ores et déjà explosive. « L’Europe doit prendre ses responsabilités, écrit Asli Erdogan, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que « l’Europe est l’Europe » : la démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression. » Appel resté sans réponse. […] En même temps que [Hrant] raillait la fausse bonne conscience que s’achetaient les Parlements français et allemand en reconnaissant le génocide arménien,, il disait que la dette de l’Europe était manifeste - « Il faut bien admettre que l’intérêt témoigné dans le passé par l’Europe divisée pour cette région du monde a suscité l’épuisement des peuples. » »

p.60 : « Pendant Gezi, un historien prenait des photos des banderoles sur le Centre culturel Atatürk – malgré l’effervescence et l’euphorie du moment il sentait que ce qui s’écrivait là ils ne seraient pas nombreux à en témoigner quand la trappe se refermerait. Il disait, en lisant déjà en 2013 dans la presse occidentale que la démocratie turque était en pleine régression, que nous ferions bien de nous méfier. Peut-être au contraire avait-elle un tour d’avance. […] Hrant écrivait qu’« alors que les chrétiens européens commen[cent] à peine à s’adapter, tant bien que mal, à un mode de vie multiculturel dont font partie les musulmans, les Arméniens, eux, comme d’autres chrétiens d’Orient (les Syriaques, les Chaldéens, etc.), [ont] vécu les aspects positifs et négatifs de cette réalité. Ils sont aujourd’hui les dépositaires d’une expérience inestimable […] Améliorer ce qui a été bien fait dans le passé ; ne plus répéter ce qui a été mal fait, voilà une leçon pour l’Europe. » »

pp.65-66 : « Regarde Naji Jerf, qui a été assassiné juste après [Charlie] Hebdo, c’était le meilleur homme du monde, un journaliste, un réalisateur exemplaire, engagé contre Assad et contre Daech (il ne dit pas Daech, personne ne dit jamais Daech ici, on utilise plus volontiers l’anglais ISIS, l’État islamique en Irak et au Sham – ou au Levant, ISIL). Sauf que tu n’as pas vue les gens se précipiter pour acheter son journal quand il a été abattu. Personne n’a pris la peine de traduire en  dix langues Hentah pour montrer au monde quel média venait d’être décapité. Ça m’étonnerait qu’une seule chaîne de télévision européenne ait diffusé son documentaire au nom de la liberté d’expression, pourtant c’est à cause de ce film qu’il a été assassiné, faut croire qu’il n’y a que les Daechiens qui se donnent la peine de regarder la boulot des journalistes sur le terrain et de trouver que c’est important, que ça pourrait leur nuire, au point de flinguer un mec. »

p.100 : « Sur le mur en face de l’entrée du Muz, Georgi et sa femme ont sorti les pinceaux et tracent une nouvelle devise, en lettre capitales dansantes et en français : « Le seul moyen d’affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu’on fasse de sa propre existence un acte de révolte. » »

p.103 : « Comment veux-tu avoir une relation profonde – élever des enfants, je n’en parle même pas – avec un type qui a grandi sans Peau d’âne de Jacques Demy, qui ne sait pas qui sont Mary Poppins ni Barbe-bleue. Les contes turcs commencent par la formule « il fut, il ne fut pas » ; ça donne une idée du bouillon d’insécurité dans lequel baignent les rêves dans ce pays. »

p.256 : « Résonnent les mots d’Asli [Erdogan], dans le New Yorker cette semaine ; « Que ça vous plaise ou non : je suis la Turquie. Que vous l’acceptiez ou pas, nous les journalistes, les écrivains, sommes le langage et la conscience de ce pays. » »

 

 

Adeline Dieudonné, La Vraie Vie

 

p.9 : « À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. »

        « Et dans un coin, il y avait la hyène. » = allégorie de la maladie psychique qui ravage le père, et par conséquent toute la famille.

p.11 : « Ma mère, elle avait peur de mon père. Et je crois que, si on exclut son obsession pour le jardinage et pour les chèvres miniatures, c’est à peu près tout ce que je peux dire à son sujet. C’était une femme maigre, avec de longs cheveux mous. Je ne sais pas si elle existait avant de le rencontrer. J’imagine que oui. Elle devait ressembler à une forme de vie primitive, unicellulaire, vaguement translucide. Une amibe. Un ectoplasme, un endoplasme, un noyau et une vacuole digestive. Et avec les années au contact de mon père, ce pas-grand-chose s’était peu à peu rempli de crainte. »

// évolution de la narratrice qui finit par adopter le même comportement face à la violence du père pour l’éviter ou la retarder / plus elle grandit, plus elle comprend le comportement larvaire de sa mère ; sa révolte et celle de son frère aident la mère à se libérer de l’emprise sadique du père :

p.222 : « Moi, je faisais profil bas. J’essayais de passer inaperçue, de me mettre dans le sens du vent pour échapper à son radar. Il m’observait, je le sentais. Son âme se connectait à la mienne pour la sonder. Dans ces moments-là, je vidais ma tête, je faisais en sorte de ne plus être animée par quoi que ce soit. La seule chose qui pouvait me trahir, c’était mes résultats scolaires. Alors je faisais en sorte  qu’ils ne soient pas trop brillants. »

p.29 : Il n’aimait pas passer du temps avec nous. Je crois que, dans cette famille, personne n’aimait le moment où on se retrouvait réunis autour du repas du soir. Mais mon père nous imposait ce rituel, autant qu’il se l’imposait à lui-même. Parce que c’était comme ça. Une famille, ça prend ses repas ensemble, plaisir ou pas. C’était ce qu’on voyait à la télé. Sauf qu’à la télé, ils avaient l’air heureux. […] Chez nous, les repas familiaux ressemblaient à une punition, un grand verre de pisse qu’on devait boire quotidiennement. Chaque soirée se déroulait selon un rituel qui confinait au sacré. Mon père regardait le journal télévisé, en expliquant chaque sujet à ma mère, partant du principe qu’elle n’était pas capable de comprendre la moindre information sans son éclairage. »

p.35 : « Le siphon était rentré dedans, comme une voiture dans la façade d’une maison. Il en manquait la moitié. Son crâne chauve est resté intact. Son visage, c’était un mélange de viande et d’os. Avec juste un œil dans son orbite. Je l’ai bien vu. J’ai eu le temps. Il a eu l’air surpris, l’oeil. »

p.36 : « Des gens sont arrivés. Ils ont crié. Mon père est arrivé. Gilles ne bougeait plus. Ses grands yeux écarquillés, sa petite bouche ouverte, sa main crispée sur son cornet de glace vanille-fraise. Un homme a vomi du melon avec du jambon de parme. L’ambulance est arrivée, puis le corbillard.

                Mon père nous a ramenés à la maison, en silence. Ma mère a passé un coup de balayette devant la cage de Coco. Mon père est allé se rasseoir devant sa télé. J’ai pris la main de Gilles et je l’ai emmené vers l’enclos des biquettes. Le regard fixe et la bouche entrouverte, il m’a suivie comme un somnambule. »

p.44 : Et plus il parlait doucement, plus sa colère derrière allait être terrible. Je crois que c’était là le moment le plus épouvantable pour ma mère. Quand elle savait que ça allait arriver, qu’il la scrutait, qu’il goûtait sa peur, qu’il prenait son temps. Il faisait comme si tout dépendait de sa réponse. C’était le jeu. Mais elle perdait à tous les coups. »

p.46 : « À la maison, nous n’avons jamais parlé de la mort du vieux glacier. Peut-être que mes parents ont pensé que la meilleure réaction à avoir c’était de faire comme si rien ne s’était passé. Ou peut-être qu’ils se sont dit que la naissance des chevreaux nous avait fait oublier le visage en viande. Je crois qu’en réalité, ils ne sont tout simplement pas posé la question. »

p.52 : « La chose que je ne pouvais pas nommer, mais qui planait, cette chose vivait à l’intérieur de la hyène. Ce corps empaillé était l’antre d’un monstre. La mort habitait chez nous. »

p. 54 : « Et si le choc de l’explosion du siphon de crème avait ouvert un passage dans la tête de Gilles ? »

p.64 : « Ma mère couinait de douleur. Elle ne suppliait pas, ne se débattait pas, elle savait que ça ne servait à rien. De son visage déformé, écrasé par la main de mon père, je ne discernais plus que sa bouche tordue par la terreur. […] Je ne savais plus si le sang était celui du steak ou celui de ma mère. »

p.73 : « Ma mère était toujours pleine d’attention pour les animaux. J’ai regardé le petit cercle de métal sur lequel elle avait fait graver notre numéro de téléphone d’un côté et « Curry » de l’autre. [pour Curie / en relation avec Marie Curie – les chèvres de la mère s’appelant Paprika, Cumin, Cannelle ...].

                Je n’ai jamais ressenti grand-chose pour ma mère, si ce n’est une profonde compassion. Á la seconde où mes yeux ont déchiffré ces cinq lettres, cette compassion s’est instantanément dissoute dans une flaque de mépris noir et puant. »             

p. 86 : « Gilles passait  de plus en plus de temps dans la chambre des cadavres à parler à la hyène. La vermine dans sa tête avait pris le pouvoir. »

p.89 / préparation des fournitures pour la rentrée des classes : « Quelques heures douces et chaudes comme un ventre maternel, pendant lesquelles je pouvais entretenir l’illusion de posséder un semblant de maîtrise sur le cours de mon existence. Comme s’il existait un rempart pour me protéger de la hyène. Évidemment, je finissais toujours par m’apercevoir qu’il y avait des feuilles inclassables, qui n’étaient ni vraiment des exercices, ni vraiment de la géométrie, ni vraiment des multiplications. Que la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond. »

p.118 : « Le rapprochement entre mon père et mon frère renforçait mon sentiment d’isolement. Ma relation avec Gilles était foutue tant que je n’aurais pas changé le passé. Et je savais que je ne pouvais pas espérer de proximité avec mon père parce que j’étais une fille. […] J’acceptais comme une évidence qu’un garçon valait plus qu’une fille et qu’il y avait des domaines auxquels je n’avais pas accès. »

p.128 : « Ma mère avait le regard d’une vache à qui on aurait expliqué le principe d’indétermination de Heisenberg. »

p.130 : « Mais j’ai compris que, désormais, j’étais devenue une proie. Comme ma mère.

p.139 / baby-sitting : « Je me suis assise près de Takeshi et j’ai regardé Simba parler au fantôme de son père dans les nuages. C’est là que j’ai réalisé que les studios Disney s’étaient largement inspirés d’Hamlet pour écrire le scénario. Le spectre du père qui parle à son fils : « N’oublie pas qui tu es », le frère du roi qui l’assassine pour monter sur le trône, le héros exilé, l’image du crâne omniprésente dans le dessin aimé, la référence à la folie, incarnée par le singe. C’est juste que Horatio était devenu un phacochère flatulent.

p.158 : « Les salles de classe étaient percées de quelques fenêtres, étroites comme des meurtrières. Si étroites qu’un corps n’aurait pas pu s’y faufiler. C’était une belle métaphore du système pédagogique de l’établissement. Un carcan qui ne se donne même pas la peine de donner l’illusion de la liberté. J’appréciais l’ironie de la chose. Au moins, ça  avait le mérite d’être cohérent. L’image du carcan n’était pas si éloignée de la réalité. Des adolescents alignés derrière leurs bancs comme des poireaux, forcés de passer leurs journées à écouter des profs fatigués. Ça prenait des airs de pénitence. En tout cas, on était loin du « plaisir d’apprendre » et du « gai savoir » prônés par le discours du directeur à chaque début d’année. »

p.164 : « Le professeur Pavlovic […] disait : « Le voyage dans le temps, c’est comme l’immortalité, c’est un fantasme compréhensible, mais il faut apprendre à accepter l’inacceptable. L’homme veut comprendre, c’est sa bonne nature d’enfant. Observe, comprends, explique, c’est ton boulot de scientifique. Mais n’interviens pas. L’univers a ses lois, ça fonctionne, c’est un système qui se fabrique lui-même, à la fois architecte, manœuvre et produit, tu ne seras jamais plus maligne que lui. »

p. 180 : discours du père à la chasse (à la femme), à la manière de Robert de Niro dans Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter - 1978) « « C’est le moment où le lien se tisse entre vous et la bête. Un lien unique. Vous verrez que c’est la bête qui décide. À un moment, elle s’offre à vous parce que vous avez été le plus fort. Elle capitule. Et c’est là que vous tirez. Ça demande de la patience. Il faut harceler votre proie jusqu’à ce qu’elle décide qu’elle préfère la mort. Vous allez comprendre que ce qui vous guide vers votre proie, ce ne sont pas vos yeux ni vos oreilles. C’est votre instinct de chasseur. Votre âme entre en communion avec celle de la bête et vous n’avez plus qu’à laisser vos pas vous mener à elle, calmement, sans vous presser. Si vous êtes de vrais tueurs, ça devrait être facile.

                Cette nuit, il n’y aura pas de mise à mort. Juste la traque. Et la proie ce sera ... »

                Mon sang s’est figé à l’instant où il s’est tourné vers moi.

                « ...toi. »

p.188 : « À part ma gourde et les barres de céréales, mon sac était vide. Quelqu’un en avait retiré le poncho, les jumelles et l’Opinel. »

p.202 : « Le petit gros et son père.

                   Marcher dans la forêt avait dû le fatiguer. Ou le terroriser. Il avait préféré continuer la traque en 4x4. »

p.204 : « Ils s’y sont mis à deux, s’affairant sur moi, me maintenant au sol avec toute leur hargne, ce qui ne servait plus à rien. Je ne bougeais plus, asphyxiée par la douleur. J’étais vaincue. J’ai entendu le « schlik » des ciseaux dans mes cheveux. Le père et le fils m’ont lâchée et se sont précipités vers le 4x4 pour s’y réfugier, me laissant là, seule, couchée au milieu du chemin. »

p.208 : « Ma mère m’a emmenée à la salle de bain. […] En se posant sur l’écorchure au niveau de ma côte, ses yeux se sont voilés et sa main est montée vers sa bouche. Elle connaissait cette douleur-là. Ses larmes ont coulé. […] Sa voix s’est étranglée. […] « Gagne de l’argent et pars. » C’était la première fois qu’elle me donnait un conseil et je supposais que c’était la première fois de sa vie qu’elle donnait un conseil à qui que ce soit. « Maman, pourquoi t’as raté ta vie ? » […] Le visage de ma mère s’est fissuré. Ça n’était pas du chagrin. Des plaques tectoniques avaient tressailli tout au fond d’elle. Dans son paysage lunaire intérieur, quelque chose s’était entrouvert. Quelque chose qui allait modifier sa chimie intime. Quelque chose qui permettrait peut-être à la vie de germer ... »

p.222 : « Le visage de ma mère ne dégonflait plus. Elle avait pris l’habitude de se faire livrer les courses à domicile parce que les commerçants la regardaient d’un drôle d’air. Un jour, une caissière bien intentionnée avait même prévenu la police. Comme ma mère avait refusé de porter plainte, il n’y avait pas eu de suite. Mais la fureur de mon père avait redoublé.

                Moi, je faisais profil bas. J’essayais de passer inaperçue, de me mettre dans le sens du vent pour échapper à son radar. Il m’observait, je le sentais. Son âme se connectait à la mienne pour la sonder. Dans ces moments-là, je vidais ma tête, je faisais en sorte de ne plus être animée par quoi que ce soit. La seule chose qui pouvait me trahir, c’était mes résultats scolaires. Alors je faisais en sorte  qu’ils ne soient pas trop brillants. »

pp.225-226 : « Quand je voyais mon père pleurer, je me disais que ce petit garçon-là avait besoin d’un câlin. D’un parent qui le prenne dans ses bras et le berce. Mais ses parents n’étaient pas là. Et moi j’avais peur. Parce que la bête sauvage n’était jamais bien loin. Alors je me tenais à distance. Mais je comprenais qu’il souffrait. Que son monde intérieur devait ressembler à une salle de torture médiévale, avec de longs hurlements plaintifs qui résonnaient contre les murs humides et glacés. »

 

 

[Passages marquants – SUITE]

p.109 : entrée au collège de la narratrice

p.111 : début des disparitions des chats du quartier

p.126 : prédisposition pour la physique

p.131 : Yotam Pavlovic, prof israëlien de physique quantique

p.143 : Yaëlle, sa femme.

p.160 : annonce d’un jeu par le père

p.171 : baiser au champion

p.175 : la chasse « à la femme-proie »

→ trucage et injustice des règles

→ lâcheté des vainqueurs

→ folie du père.

p.205 : rébellion / désapprobation de Gilles

p.207 : retour à la maison – soutien de la mère qui se met enfin à parler.

p.215 : histoire de la défiguration de Yaëlle.

p. 222 : même obligation pour la mère que pour la narratrice vers 13-14 ans – ne pas se manifester ou se faire remarquer, ne pas penser ou agir en présence du père

p.225 : pleurs du père

pp.262-263 : tous ont l’air soulagé de la mort du père ; même la police ne fait pas grand effort pour mener l’enquête sur son assassinat.

 

 

Philippe Lançon, Le Lambeau

 

p.14 : Son expérience des hommes l’a déçue, je crois, sans la rendre amère. Peut-être pense-t-elle ne pas mériter plus de plaisir et d’amour que ce qu’elle a reçu d’eux ; mais elle donne assez dans l’amitié, et à sa fille, pour que l’état amoureux, cette fiction qu’on cherche à écrire avec les moyens du corps, ne soit plus tout à fait une nécessité. Peut-être aussi, comme en politique, sent-elle toujours rôder une déception que sa bonne nature se prépare à surmonter. Elle ne renonce pas plus à ses sentiments qu’à ses convictions. Ce n’est pas parce que la gauche trahit sans cesse le peuple que Nina va finir, comme tant d’autres, à droite. Ce n’est pas parce que tant d’hommes sont des nullités égoïstes et vaniteuses que Nina va cesser d’aimer.

p.29 : « Dans le monde des bavards à opinion instantanée, chacun ou presque allait forcément donner son avis, puisqu’il s’agissait de Houellebecq. Dans l’émission que j’avais vue avant de m’endormir, il avait l’air d’un vieux chien pas si gentil, abandonné sur une aire d’autoroute près d’un Flunch, ce qui me le rendait sympathique, mais il avait aussi l’air de Droopy et de Gai-Luron, le chien imaginé par Gotlib, ce qui me le rendait drôle. […] Ça causerait d’autant plus que Houellebecq agitait cette fois un fantasme particulièrement explosif, le fantasme de Poitiers : la peur des musulmans et l’arrivée au pouvoir des islamistes en France. J’avais bien ri en lisant Soumission, ses scènes, ses portraits, ses provocations faussement exténuées, sa mélancolie fin de siècle et de civilisation. Qu’il ait installé un important ministre islamiste dans l’appartement de l’ancien patron de la NRF, Jean Paulhan, cet implacable jésuite grammairien, voilà qui m’avait réjoui – même si c’était un plaisir pour happy few. Si le roman mérite d’exister, c’est parce qu’il permet d’imaginer n’importe quoi, n’importe qui, dans n’importe quelle situation, comme s’il s’agissait de ce monde et de sa propre vie. »

p.30 : « J’avais découvert Houellebecq du temps qu’il écrivait des chroniques pleines de mauvais esprit dans un hebdomadaire culturel à la mode, des chroniques que je ne ratais presque jamais. Il y a très peu de bons chroniqueurs : les uns se soumettent aux sujets importants du moment et à la morale ambiante ; les autres, à un dandysme qui les pousse à faire les malins en écrivant à contre-courant. Les uns sont soumis à la société ; les autres, à leur personnage. Dans les deux cas, ils cherchent à faire du style et ils fanent vite. Le pessimisme et le sarcasme laconique de Houellebecq avaient un naturel qui ne fanait pas. À cette époque, j’imaginais qu’on le croyait de gauche. Il est vrai qu’on ignorait encore que la gauche continuait de courir comme un canard sans tête. Ensuite, j’avais lu ses livres avec plaisir. Quand la dernière page était tournée, il flottait toujours dans l’air une certaine menace et un goût de plâtre, comme un nuage de poussière sur un champ de ruines, mais il y avait un sourire à l’intérieur du nuage. Sa misogynie, son ironie réactionnaire, tout cela ne me gênait pas : un roman n’est pas un lieu de vertu. J’avais commencé par trouver Houellebecq parfois paresseux sur le fond, jamais sur la forme, jusqu’au moment où j’avais compris, un peu tard, que le cliché (touristique, sexuel, artistique) était l’une de ses matières premières, et qu’il était essentiel pour lui de ne pas l’éviter. J’ignore si, comme on l’a dit, il était le grand romancier, ou l’un des grands romanciers, des classes moyennes occidentales. Je ne fais pas de sociologie quand je lis un roman et je n’en fais pas beaucoup plus quand je cesse d’en lire. »

// p.502 : « l’homme qui avait été notre dernier sujet de discussion. Nous nous sommes serré la main. Il semblait détruit, minéral et compatissant.[…] J’ai pensé que tout homme prenant sur lui, avec autant d’efficacité, le désespoir du monde, devait remonter le temps pour finir dans la peau d’un dinosaure. C’était l’animal que j’avais maintenant sous les yeux […] il a dit cette parole de Matthieu : « Et ce sont les violents qui l’emportent. » Je suis rentré quelques minutes après. »

p.35 : « Ce qui unissait les derniers « invités » de Saddam Hussein, plus en tout cas que le soutien qu’ils lui apportaient, c’était la détestation du gouvernement américain. Ils venaient là pour témoigner des méfaits de l’empire du Mal. Les plus burlesques étaient les pacifistes nord-américains, ravis de jouer leur rôle d’idiots utiles et de boucliers humains. Les journalistes présents – si j’excepte la plupart des journalistes arabes, incapables de la moindre distanciation – n’avaient guère de compassion pour ces imbéciles, qui déposaient une grimace de clown sur l’événement. Ils le faisaient en soutenant un dictateur de la pire espèce, ancien meilleur ami de l’Occident, et dont les caves sentaient le fouet et la tenaille. Si la croisade menée par Bush père nous inquiétait et nous écoeurait à peu près tous, nous les journalistes, ce n’était tout de même pas au point d’ignorer la nature du régime qu’elle visait. Dans cette affaire, il n’y avait que des idiots et des méchants. »

p.258 : visite de Laurent Joffrin « ce journaliste avec qui il s’était quelquefois engueulé à propos de littérature et de critique, et en particulier de Houellebecq et de Soumission, ce collègue et ami dont l’état présent était la conséquence de tout ce qu’il abhorrait : un fanatique inculte, stupide et sanguinaire. »

p.259 : « J’ai insisté sur le fait que je n’avais aucune colère envers les tueurs et que je ne les reliais pas aux musulmans. Ma période « politiquement correcte » - ou, si l’on préfère évangélique – venait de commencer. Depuis mon petit Golgotha hospitalier je voulais ne penser du mal de personne et j’ai toujours regretté par la suite, même au prix d’une certaine niaiserie, cet état de suspension complet, intime, des hostilités. »

p. 365 : « Écrire sur mon propre cas était la meilleure façon de le comprendre, de l’assimiler, mais aussi de penser à autre chose – car celui qui écrivait n’était plus, pour quelques minutes, pour une heure, le patient sur lequel il écrivait : il était reporteur et chroniqueur d’une reconstruction. J’étais, comme jamais, reconnaissant à mon métier, qui était aussi une manière d’être et finalement de vivre : l’avoir exercé si longtemps me permettait de mettre à distance mes propres peines au moment où j’en avais le plus besoin, et de les changer, comme un alchimiste, en motifs de curiosité. […] en la décrivant, j’échappais à ma condition. Il m’avait fallu atterrir en cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l’épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez les auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortit de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre. Du même coup, la séparation entre fiction et non-fiction était vaine : tout est fiction, puisque tout était récit – choix des faits, cadrage des scènes, écriture, composition. Ce qui comptait, c’était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donnés à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient. »

p. 374 : « Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères, mais l’envie de le faire avait disparu. Je n’existais plus que comme un corps qui n’était plus tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. »

p.375 : « ce sortilège toujours plus ou moins honteux, écrire. En quoi l’imagination était-elle différente du souvenir ? En quoi lui était-elle liée ? Était-ce parce que j’avais tant de problèmes avec mes souvenirs que j’avais si peu d’imagination, et un accès devenu si faible à la fiction ? Ou bien étais-je entré dans une fiction si intense qu’il me devenait impossible d’entrer dans l’imagination des autres ? Je ne pouvais plus lire que très lentement, jamais pour me détendre ni pour me divertir. »

p. 376 : « Dans ma chambre, je suis reparti à la recherche de ma mémoire lointaine, des images de celui que j’avais été. »

p.377 : « l’usage que je faisais maintenant de Proust, un auteur que j’avais lu avec passion, à la fois comme une sorte de bible et comme un intense divertissement, à plusieurs époques de ma vie. Je pouvais entrer dans la Recherche à n’importe quel endroit, n’importe quand, comme dans un château où j’aurais grandi, pour retrouver des personnages que je connaissais mieux que la plupart de mes amis, puisque Proust me les avait dévoilés peu à peu dans leur solitude et leurs moindres replis, comme si nous étions tous morts, lui, eux et moi, tous morts, tous humains, et tous un peu divins. »

pp. 379 - 381 : « Si le regard de Proust me rappelait à quel point il était un génie « de la maison », celle des souffrants, sa perspective sur les médecins ne correspondait plus à ce que je vivais : il était plus proche de Molière que de Chloé [la chirurgienne de Lançon]. Pourtant, il y avait encore beaucoup à prendre chez lui, et d’abord le fait que, quelle que soit la qualité du soignant, le patient reste isolé dans sa souffrance comme une drogue encore plus forte que celles qu’on peut lui donner. Il la butine et la transporte vers des fleurs inconnues et sauvages, qui fleurissent à toute heure comme si c’était la nuit.

                Assez vite, j’ai toutefois été agacé par son pessimisme et sa mise en scène perpétuelle de la solitude, du mensonge et du malentendu. Il y avait eu un âge où cette entreprise de « bas les masques » me donnait le sentiment d’être plus intelligent, plus malin : Proust est celui à qui on ne la fait pas et il fait don au lecteur de cette double-vue. Tout cela me paraissait bien artificiel soudain, voire immature. Je ne voyais plus que les « trucs », le parti pris, et même, parfois, le côté mal écrit, surtout à partir de La Prisonnière, où se multiplient les phrases inutilement alambiquées et d’une grammaire douteuse qui me piquaient les yeux. Je lui faisais alors des de vraies petites scènes de ménage muettes, je l’engueulais dans mon lit, je lui disais : « Mais arrête de jouer au plus fin, tu ne sais pas de quoi tu parles dans ta cage dorée, il te manque quelques degrés dans l’échelle du désastre pour arriver au moment où, sans être artiste, on ne ment plus ! » Il me résistait, avec un sourire léger et condescendant, et je continuais à le lire avec une passion intermittente et profonde : l’exaspération nourrissait l’admiration.

                Il était en réalité devenu un contrepoison à ma bienveillance de plus en plus extatique […] mais aussi un négatif de ce que je vivais ou croyais vivre. […] Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé ; je vivais le temps interrompu. Pour l’amitié, c’était pareil. Quand il écrivait : « Et bien loin de me croire malheureux dans cette vie sans amis, sans causerie, comme il est arrivé aux plus grands de le croire (Foutu prétentieux ! Pensai-je), je me rendais compte que les forces d’exaltation qui se dépensent dans l’amitié sont une sorte de porte-à-faux visant une amitié particulière qui ne mène à rien et se détournant d’une vérité vers laquelle elles étaient capables de nous conduire. » Tu parles, Marcel ! Ajoutais-je tandis qu’Alexandra ou Gladys nettoyait la gastrostomie avec la seringue de gavage et me couvrait l’escalope de vaseline. Moi, j’étais bienheureux de cette vie pleine d’amis de mains et d’yeux d’infirmières, de causeries lentes et rendues boiteuses par le mutisme imposé. Les forces de l’exaltation qui se dépensaient dans l’amitié, loin d’être un porte-à-faux, me conduisaient à la seule vérité qui, dans l’immédiat, importait : survivre et redonner un minimum de sens à cette vie après la mort, après la vie, à cette fiction qui n’en était pas une. L’amitié, dans la chambre, ne s’opposait pas à la solitude régénératrice : elle en sculptait les contours et la fortifiait. Le temps perdu luttait contre le temps interrompu. »

p. 387 : le chirurgien et ami Hossein « J’ai mis du temps à comprendre que son optimisme et sa civilité apparemment satisfaite cachaient, non pas un pessimisme, mais une conscience nette de ses limites. Elle n’était sans doute pas propre aux exilés et à leurs enfants, mais on la trouvait souvent chez eux. Les parents d’Hossein avaient quitté l’Iran au moment de la Révolution islamique. »

p. 393 : « Il n’est pas si facile de remettre les deux pieds sur la rive des vivants. Je devais imaginer une suite que mon corps et ma conscience refusaient.  Voulais-je sortir et retrouver ma « vie d’avant », comme le souhaitaient ceux qui semblaient mettre entre parenthèses un événement qui, dans ma propre vie, mettait le reste entre parenthèses ?»

p.394 : « Ça n’est jamais arrivé ici, dans ce service, ce mélange de tendresse et de folie que vous inspirez, et c’est pourquoi vous allez devoir partir. […] C’était inévitable : vous sortez d’un événement national qui a bouleversé la vie de tous, et, de plus, vous avez une personnalité très spéciale. […] Vous avez fait de ce service un nid accueillant et séduisant, tous sont entrés dans ce nid, et vous devez maintenant en sortir pour leur échapper. »

p.407 : infirmière des Invalides « le mari de Laura, un militaire libyen gravement blessé aux jambes par une roquette […] Elle en parlait sans insister, le sourire aux lèvres, de même qu’elle parlait parfois sur le même ton de sa religion, l’islam, et des caricatures du Prophète, qu’elle avait trouvées inutiles et déplacées. Nous n’étions là ni pour nous accuser, ni pour nous plaindre. Le monde de l’hôpital est le monde du constat. »

p.417 : « Je pleure sur ma vie perdue, je pleure sur ma vie future, je pleure sur ma vie obscure, mais vous ne me verrez pas pleurer. »

p.420 : « Une autre amie de Charlie, Zineb […] Pendant les conférences de rédaction du mercredi, qu’on aurait aussi bien pu appeler conférences de réactions, ses tirades tonitruantes contre la condition des femmes dans les pays musulmans auraient réveillé les morts que la plupart d’entre nous n’étions pas encore. […] Les islamistes avaient mis sa tête à prix et, comme moi, elle était protégée […] Le paralytique [Simon, technicien web de Charlie] et la gueule cassée, sous le regard de notre amazone arabe un peu folle, sauvagement féminine, infiniment vivante […] »

p. 421 : « En quoi l’esprit de Charlie, ce journal que les délicats et les tartinés de vertu d’où qu’ils viennent n’avaient jamais cessé de détester ou de mépriser, était adapté à la situation : il nous permettait de rire de tout, et d’abord de nous-mêmes, en faisant feu de tout bois. Nous n’avions pas mérité notre sort, mais ce n’était pas une raison pour nous étouffer de scrupules ou pour nous prendre au sérieux. Ceux qui ne nous aimaient pas seraient toujours assez nombreux pour le faire à notre place, et ils n’allaient pas tarder. »

p.444 : « Je n’avais jamais autant expérimenté la sentence proustienne : l’écriture était bien le produit d’un autre moi, un produit précisément destiné à me faire sortir de l’état où je me trouvais, quand bien même il consistait à raconter cet état. J’écrivais sur un tableau de Velázquez dans Libération comme j’écrivais sur mon parcours chirurgical dans Charlie, pour entrer dans le premier et pour échapper au second. J’écrivais aussi pour transmettre une expérience, mais la plupart des réactions me rappelaient la cruelle phrase de Céline : « L’expérience est une lanterne sourde qui n’éclaire que celui qui la porte. » »

p.472 : « de quoi nous parlions. De Charlie, sans doute, car il y avait beaucoup de tensions à ce moment-là, et les articles consacrés un peu partout à l’inévitable crise que traversait ce petit journal devenu symbolique et survivant n’arrangeaient rien : même s’ils pensaient le comprendre – personne ne se croit plus malin qu’un journaliste, j’en sais quelque chose -, ceux qui les écrivaient n’avaient aucune idée de quoi nous revenions. Quand un homme ou un groupe entre dans le champ de réflexion des intellectuels ou des fabricants d’informations, il réveille une bête et il faut s’attendre à ce que les plus impatients et les plus médiocres d’entre eux se fassent les dents sur lui. Ils le font avec leurs théories, leur orgueil, leur prétendu sens de la mission, leurs préjugés. Charlie était entré dans une atmosphère où trop de gens étaient décidés à ne rien lui pardonner. »

p.483 : « Proust se rappelle tout, peut-être parce qu’il ne lui est arrivé à peu près rien ; mais il aurait sans doute oublié, comme la petite Ophélie, de quelle façon il est tombé un soir d’hiver du balcon des Guermantes […] Et, au lieu du temps perdu et retrouvé, nous aurions eu droit à ce que nous [les rescapés] vivions : au temps interrompu. Le livre aurait été plus court, moins génial sans doute : le génie aussi est déterminé par les limites qu’il franchit. Le temps de l’événement brutal est obscur et infini. Il n’a pas de limites. » = le traumatisme.

p.492 : / la population / politique et réflexion intellectuelle « Ils savent et sentent – du moins m’a-t-il semblé – qu’ils ne veulent pas d’une société où le sommeil de la raison engendre des monstres semblables à ceux du 7 janvier. Savent-ils ce qu’ils veulent ?  Employons, au conditionnel, un mot de Rousseau : ils voudraient, sans doute, un contrat social efficace, équitable et civilisé. Mais, s’il y a une majorité de gens pour le signer, il n’y a plus personne en France pour l’écrire et le mettre en œuvre. »

 

[Passages marquants – SUITE]

pp.378 – 379 : réflexion et critique du Journal de Muray de 1983, injuste et débordant de mauvais esprit sur les peuples islamiques. Mais volonté de combattre le « politiquement correct », « forme de puritanisme renouvelé par les sirènes du progressisme et la colère des minorités ». Bilan de Lançon à la relecture du Journal après l’attentat et des conséquences d’une telle pensée : manque d’objectivité dans l’interprétation et de recul sur son propre comportement, forme d’ethnocentrisme arrogant, écrit aux « conséquences d’une stupidité folle », mais aussi perte de liberté d’expression et de distance intelligente dans le monde contemporain.

p.402 : première cuillère de yaourt après 3 mois d’hospitalisation.

p.409 : explication du pseudonyme de Monsieur Tarbes aux Invalides.

p.433 : Jorge Edwards, écrivain et ancien ambassadeur « où en était-il de ses mémoires ? »

p.427 : « la sensation de renaître […] et, avec elle, le moment où la peinture l’a emporté sur la littérature dans l’élan physique vers la vie. » // communication avec les morts peints par Vélasquez

p. 446 : premier retour au théâtre depuis le 6 janvier.

pp.448-449 : conditions de travail des chirurgiens-esclaves et délabrement du milieu hospitalier.

p.498 : « à la fin du mois de mai. La veille […] la garde permanente devant ma chambre serait levée à l’aube »

pp.501-502 : « Avec l’été […], première soirée mondaine […] Mes policiers s’étaient mis dans un coin avec ceux d’un autre protégé, Michel Houellebecq. »

p.503 : « À l’été, les dernières protections policières ont cessé. »

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