Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Commentaire du spectacle Exhibit B de Brett Bailey

Introduction

Thomas

Les Grandes Découvertes depuis le XVe siècle ont donné lieu à de très bonnes choses pour l’humanité … et à de moins bonnes, comme l’esclavage et la colonisation. L’œuvre de Brett Bailey, Exhibit B, traite de l’esclavage, et plus particulièrement des zoos humains. Bailey met en scène des acteurs qui représentent ce qui se passait dans ces zoos humains. Comment Brett Bailey, en dénonçant les zoos humains et l’esclavage, renvoie-t-il au spectateur sa propre image ? Nous explorerons les manières dont Bailey a mis la souffrance en scène pour mieux analyser en quoi la pièce est une œuvre engagée.

Benjamin

Brett Bailey dénonce l’esclavage, la colonisation, le racisme et la discrimination. Il dénonce surtout le voyeurisme et l’ethnocentrisme des Européens du passé. Mais il nous questionne également sur notre attitude face au racisme et face aux discriminations au sein de notre société contemporaine. De quelle manière Bailey s’y prend-il pour dénoncer l’attitude inhumaine des colonisateurs et des esclavagistes en fournissant des preuves historiques de leur barbarie ? Comment accuse-t-il par la même occasion le spectateur de voyeurisme et d’ethnocentrisme ?

Frounzé

À partir du XIXe siècle, des zoos humains sont mis en place en Europe et en Amérique, dans lesquels des personnes du monde non occidental étaient exposées dans des enclos, ceci jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Ces personnes étaient traitées comme des objets, elles étaient placées juste à côté (ou au-dessus dans la hiérarchie d’une pensée ethnocentrique) des animaux, à l’intérieur du zoo, pour montrer qu’elles étaient « sauvages ». De quelles manières Brett Bailey dénonce-t-il l’esclavage et la colonisation à partir de la représentation des zoos humains, ainsi que leurs conséquences dans le monde contemporain ?

Osso Yvan

Exhibit B est une installation de performances en douze tableaux vivants qui dénonce des actes commis en Afrique pendant la période coloniale, et en Europe, envers certains immigrés africains ou d’autres peuples colonisés. Comment Brett Bailey, en dénonçant l’esclavage, la colonisation, l’ethnocentrisme, le racisme et la discrimination renvoie-t-il au spectateur sa propre image ? […]

Aminata

Brett Bailey est un artiste sud-africain de quarante-sept ans. Auteur et metteur en scène, il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres réalistes et engagées. En effet, il traite divers sujets complexes qui ont bouleversé l’histoire du continent africain, tels que le racisme, l’esclavage ou encore les expositions coloniales. Cependant, ses œuvres n’ont pas toujours été bien interprétées par le public, comme sa dernière exposition-performance Exhibit B, qui fait actuellement polémique. En effet, Exhibit B est le second volet d’un projet provocateur qui joue sur les émotions du spectateur pour susciter la réflexion. Il met en scène des tableaux vivants avec des acteurs noirs qui surgissent d’un passé colonial dominé par l’Europe, et qui porte sur l’histoire de l’ancienne Afrique du Sud. De quelle manière B. Bailey dénonce-t-il la colonisation, l’esclavage et leurs exactions, en fournissant des preuves historiques au spectateur qu’il accuse de voyeurisme ou d’ethnocentrisme ? Nous allons tout d’abord nous pencher sur la manière dont la souffrance est mise en scène, puis nous étudierons en quoi cette exposition–performance est engagée.

Adrien

Les spectacles de Brett Bailey, tels que Blood Diamonds, Exhibit A et Exhibit B ont fait polémique, car ils s’intéressent aux origines des inégalités raciales.

Les particularités de cette pièce sont d’une part l’absence de textes proférés (tout se joue dans le regard des comédiens), et d’autre part, le déplacement des spectateurs de tableau en tableau dans une forme de spectacle ambulatoire. Comment B. Bailey dénonce-t-il la colonisation et l’esclavage, ainsi que leurs conséquences dans le monde contemporain ?

Baptiste

Le titre de la pièce de Bailey a deux interprétations possibles : ce peut être une référence aux exhibitions des populations étrangères ou « zoos humains » en Europe au XIXe siècle ; mais de manière plus engagée, le titre renvoie aux pièces à conviction présentées lors de procès en justice.

Première partie : la mise en scène de la souffrance

Benjamin

Bailey provoque en nous de fortes émotions par douze tableaux vivants qui nous donnent un sentiment d’injustice, de tragédie et de révolte.

Dans le premier tableau, on voit la Vénus hottentote, statufiée et plongé dans le noir, qui pivote très lentement sur un socle positionné très en hauteur par rapport au spectateur. Au premier coup d’œil, on ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une vraie femme, en chair et en os ; c’est seulement par la suite qu’on réalise que c’est bien un tableau vivant, et cette découverte nous sidère. Dans le tableau 3, on voit une femme attachée par un collier de fer, de dos, assise sur un lit. Un miroir est positionné en face d’elle, de telle sorte que le spectateur regarde la comédienne dans les yeux et voit dans son regard perçant le malheur et la tristesse que le personnage éprouve. En effet autour d’elle, un fusil, un casque colonial et d’autres objets masculins sont disposés dans la chambre, et évoquent tous un esclavage sexuel. Dans le tableau 10, on peut observer un homme habillé de façon contemporaine, bâillonné et ligoté sur un siège d’avion, qui évoque les nombreuses expulsions de sans-papiers. Le tableau prouve que la discrimination existe encore dans notre société. Comment traiterions-nous un réfugié blanc ? Dans le tableau 5, une cage grillagée nous oblige à observer une femme âgée, assise, comme si cette dernière était dangereuse. Il est vrai que son regard est très dur, fort, empli de haine ou de tristesse peut-être, mais dans tous les cas, il nous accuse de sa souffrance. Mais la cage matérialise la frontière de l’Apartheid et nous l’impose autant qu’au personnage ; c’est ce qui nous choque le plus, car le spectateur d’Exhibit B est venu voir l’accusation des racistes et non pour se faire traiter de raciste ! Au cas où il serait insensible à la frontière qu’on lui impose, le regard avec lequel on l’observe lui rappelle qu’il est du côté de l’oppresseur et nie toute velléité de solidarité ou de fraternité. Le tableau 11 est aussi très éprouvant, car les quatre chanteurs d’une chorale de Namibie sont enserrés dans des blocs cubiques blancs d’où ne sortent que leur visage peint de noir. Au-dessus d’eux se trouvent des dessins de têtes d’enfants coupées, présentées sur un socle comme des trophées. L’ensemble figure les salles d’expériences d’un scientifique nazi. L’image est d’autant plus choquante que leurs chants de lamentation traditionnels sont extrêmement émouvants.

Jean-Félix

Le metteur en scène a créé une ambiguïté entre une représentation de théâtre ambulatoire et une simple exposition d’êtres vivants comme les proposaient les zoos humains. La confusion se crée quand le spectateur se rend compte que les « objets » exposés sont des êtres humains vivants mais statufiés. Ce « détail » nous permet de faire le rapprochement avec la souffrance éprouvée par les scènes représentées à travers les douze tableaux.

Frounzé

À peine a-t-on franchi le seuil de l’exposition, l’effet est choquant. Chacun des douze tableaux a un effet bouleversant pour le spectateur et montre à quel point les populations colonisées ont souffert. Par exemple, dans le tableau 6, on voit une femme assise sur un cube surélevé entouré de barbelés, le sol est jonché de débris de verre, des crânes humains sont placés aux quatre coins du cube qui forme la scène. Un numéro de matricule est accroché sur la poitrine de la femme qui est occupée à vider le crâne ayant appartenu à un humain de l’ethnie à laquelle elle appartient elle-même. Devant chaque tableau, un petit texte est installé, expliquant la situation, souvent attestée historiquement, que le tableau représente. À partir du tableau 6, le spectateur est obligé d’entrer dans le rôle du raciste dont il est venu voir l’accusation, car il est cité dans la description du dispositif scénique qui précède le rappel historique des camps d’extermination nazis à l’est de l’Afrique du Sud. Cette précision rappelle l’attitude attentiste que les Européens ou les Occidentaux ont adoptée face aux barbaries nazies, ainsi que la passivité et le silence qui ont perduré durant des siècles au sujet de l’esclavage, de la colonisation et de l’Apartheid.

Aminata

Chacun des douze tableaux a son histoire, son rôle, et chacun d’eux met en scène les conditions des « zoos humains », c’est-à-dire des expositions coloniales, ou bien leur origine et l’état d’esprit qui y préside.

Les scènes se succèdent comme des « pièces à conviction », ce que suggère le titre anglais : B. Bailey oblige le spectateur à faire partie du processus de représentation contre le racisme. Les tableaux sont choquants et déroutants, notamment le tableau 4, où l’on peut voir un homme noir, peint en blanc, tenant un panier qui contient des mains blanches, et assis sur un piédestal sur lequel est inscrit « TRAVAIL-PROGRES », une devise qui rappelle le Code Noir du XVIIe siècle. Cette scène peut être interprétée comme une accusation de la coalition entre l’Église et le pouvoir politique pour des intérêts purement économiques. En effet, deux cierges et une statue de la Vierge Marie sont disposés autour du personnage, et la peinture blanche qui recouvre l’ensemble des éléments souligne le rôle artificiel et persuasif des discours religieux auprès des esclaves, alors qu’ils ne cherchent que leur asservissement. On trouve ce même discours dans le chapitre XIX de Candide, lorsque « le nègre de Surinam » accuse clairement les prêtres hollandais de manipuler les fidèles. Le tableau 9 met en scène un homme noir avec une muselière en fer qui enserre tout le crâne, au milieu d’un tableau baroque dont les fruits débordent du cadre. Le tableau mis en abyme est surélevé ; le visage du comédien est de profil, ce qui l’oblige à regarder le spectateur en coin et de trois-quarts, dans une position très inconfortable. L’ensemble souligne la souffrance et le mépris éprouvé, tant par l’esclavagiste qui a muselé l’esclave, que par l’esclave pour ceux qui le regardent. La dénonciation de l’abondance européenne qui repose sur la déshumanisation et l’exploitation de l’Autre est cinglante.

Chaque scène dénonce des faits réels du passé, ce qui incite le spectateur à une réflexion sur soi et sur le monde actuel dans lequel il vit ; elle incite à une comparaison des époques, et au constat de l’évolution du XIXe siècle à nos jours. Mais le contraste frappant entre la représentation et le retour à la réalité contemporaine provoque un bouleversement pour le spectateur.

Roman

Dans le tableau 2, le spectateur entend un bruitage qui évoque la forêt ou encore la jungle. Mais le bruitage est doublé par un fond musical, du style de l’œuvre de Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra : l’ensemble crée une ambiance tribale très stéréotypée, car la symphonie, grandiose, suggère, par contraste avec le milieu naturel, les exploits des premiers grands navigateurs qui ont été rapidement suivis par les armées des colons. La musique et le bruitage se chevauchent et figurent le choc des civilisations, en reproduisant la pensée ethnocentrique des hommes qui ont voulu croire apporter « LA » culture à des peuples qu’ils considéraient comme des animaux parce qu’ils n’étaient pas en mesure de comprendre que ces peuples avaient LEUR culture.

Thomas

La souffrance qui est mise en scène dans Exhibit B aborde différents thèmes. Tout d’abord les zoos humains avec le premier tableau de la Vénus hottentote et le deuxième qui figure le bureau d’un colon sur lequel est posé un singe empaillé et des cartes de géographie. Au mur, des têtes de cervidés sont accrochées. En fond de scène, deux espaces symétriquement positionnés de part et d’autre du bureau sont réservés à l’exposition de deux indigènes dont l’immobilité et l’éclairage tamisé font tout d’abord croire à des représentations inanimées. Mais lorsque le regard du spectateur se précise, il est alors stupéfait de découvrir le parallèle entre le singe empaillé et les deux personnages, un homme et une femme, vivants, et habillés des pagnes traditionnels de leur tribu dans un décor figurant la forêt vierge. Le bureau est celui d’un « scientifique » qui semble considérer ces deux êtres humains comme des animaux. Le deuxième thème abordé est celui de la déshumanisation, avec les tableaux 7 et 8, où une femme et un homme vêtus de costumes actuels se tiennent debout, à côté d’une sorte de toise, sur laquelle on peut lire les caractéristiques qui figurent normalement sur une carte d’identité ou une fiche de police. Devant eux, un simple écriteau « objet trouvé », qui souligne la déshumanisation des immigrés ou des sans-papiers dans nos sociétés occidentales contemporaines. Enfin, le thème de l’esclavage est représenté dans la plupart des autres tableaux, de manière révoltante, notamment dans le tableau 3 dans lequel une femme est assise, de dos, le cou enchaîné à un lit d’officier colonisateur. Nous ne voyons son visage empli de tristesse qu’à travers le miroir qui lui fait face en fond de scène.

La souffrance est omniprésente dans l’œuvre. Elle est notamment représentée par le regard des comédiens, surtout celui qui incarne le personnage allongé du tableau 12, et celui du personnage féminin du tableau 5 que l’on perçoit à travers le grillage d’une cage censée protéger le spectateur. Ses regards sont insistants, percutants, ils nous implorent de faire cesser le supplice. La posture des comédiens, notamment celle de l’homme du tableau 9, des chanteurs du tableau 11, et celle de l’homme attaché sur un siège d’avion du tableau 10, représente la souffrance des personnages, mais sont aussi des performances physiquement éreintantes, ou très difficiles à maintenir dans la durée. La souffrance des personnages est donc représentée, jouée, mais aussi doublement vécue et ressentie par les comédiens (physiquement, émotionnellement ou intellectuellement).

Deuxième partie : une œuvre engagée

Aminata

La prestation des comédiens est très efficace, car malgré l’absence de texte proféré, le jeu de regard pousse le spectateur à éprouver un malaise et une impression d’étouffement moral. Le silence règne dans la salle d’exposition, seule la chorale de Namibie fait entendre des chants de lamentation d’esclaves, qui induisent plusieurs registres, tels que le lyrisme, l’élégie, le pathétique et le tragique. Le décor est parfaitement réalisé : la salle est sombre, mais illuminée par des lumières tamisées ou en demi-teinte, qui créent une ambiance de recueillement. Les costumes, les accessoires, le maquillage, le son et la musique des chants plongent le spectateur dans une émotion forte. Le jeu de regard du comédien entraîne le spectateur à endosser le rôle de l’esclavagiste, ou celui de voyeur des exhibitions du XIXe siècle et provoque un sentiment de mal être et d’oppression.

L’exposition choque à cause de la mise en scène qui met le spectateur mal à l’aise, puisqu’il doit jouer un rôle malgré lui, dans une ambiance glaciale, ce qui provoque de fortes émotions. Elle dénonce l’exhibition, comme son titre l’indique, infligée aux peuples colonisés, mais aussi à tous ceux que l’on jugeait différents, inférieurs, ou tout simplement en dehors de la « norme ». C’est un spectacle engagé à forte dimension morale, éthique et historique, politique et surtout universelle.

Louise

Grâce à l’exposition, le regard des spectateurs change et cela sert de libération pour un grand nombre d’esprits.

Osso Yvan

Le dispositif scénique de l’ensemble du spectacle est particulier car le spectateur est obligé de se déplacer. On observe au fur et à mesure que les douze tableaux sont disposés dans un ordre spécial, comparable à une chronologie inversée, ou spiralaire : au début, on est dans la période des exhibitions car la Vénus hottentote a été « exposée » au début du XXe siècle ; puis on se retrouve avec les tableaux 2, 3 et 4 au cœur de la période coloniale et de celle de l’esclavage, explicitant les formes de pensée qui ont justifié les exhibitions. Les tableaux 5 et 6 replongent le spectateur dans les premières décennies du XXe siècle avec les camps d’extermination nazis et l’Apartheid en Afrique du Sud (qui a pris fin en 1992 !). Puis, en avançant dans l’exposition, on se retrouve dans la mise en scène de la période contemporaine avec tableaux 7 et 8.

Les décors, les costumes, les sons et la musique sont des procédés indispensables dans cette pièce car ils font référence à la manière dont les exhibitions mettaient en scène les stéréotypes qui confortaient le public dans ses pensées racistes et qui justifiaient le système colonial. Ils permettent aux spectateurs d’entrer, de se plonger dans un univers et une pensée racistes en même temps qu’il les dénonce.

Dans cette œuvre artistique, le regard des comédiens jouent un rôle fondamental. Ils contribuent à renvoyer au spectateur sa propre image. Le regard est présent dans les douze tableaux. Il peut être ressenti différemment par les spectateurs. Pour les communautés de couleurs, les sentiments premiers sont la sympathie, la compassion, l’incompréhension, et enfin la colère. Pour les spectateurs appartenant à des communautés qui n’ont pas subi le même sort et n’ont pas été victimes des colonies et du racisme, les sentiments éprouvés sont la compassion, la culpabilité et la révolte. Un sentiment d’injustice également, à devoir endosser la responsabilité de leurs ancêtres. Bailey insiste sur ce regard pour susciter des sentiments chez le spectateur qui lui permettent de mieux comprendre l’Histoire, on pourrait même dire, de la vivre dans sa chair en éprouvant, par procuration pour les uns ou par identification pour les autres, la douleur et la souffrance des populations colonisées ou mises en esclavage.

Roman

On peut définir la pièce de Bailey comme une œuvre engagée car elle s’obstine à faire prendre conscience au spectateur, tableau par tableau, du racisme dont on fait preuve les Européens pendant des siècles. L’œuvre mime le fonctionnement d’un zoo humain, à la différence essentielle que les êtres exposés sont des volontaires et que ce sont des comédiens. L’œuvre est polémique car elle dérange, aussi bien les spectateurs blancs que les noirs.

Bailey transmet le message que le racisme est un crime, pas une opinion. Il dénonce intelligemment les différentes formes de racisme à travers l’Histoire des peuples africains. Ici, l’art joue un rôle primordial car il interroge l’esprit critique de TOUS les hommes. C’est un hommage à toutes sortes de tribus qui ont souffert, comme celle des Namibiens aux têtes coupées.

Thomas

La mise en scène de la souffrance est le procédé essentiel sur lequel repose l’engagement de l’œuvre de Bailey. Les révélations que portent les tableaux sont violemment affirmées et servent d’accusation des bourreaux, mais aussi du spectateur de l’œuvre, qui est venu au départ pour voir ce qu’étaient les zoos humains, et qui se retrouve acteur malgré lui des sociétés qui ont conduit à l’exhibition d’êtres humains, des sociétés discriminatoires, inhumaines et esclavagistes. Les révélations historiques et glaçantes que contiennent les tableaux nous font d’abord comprendre que les zoos humains ont bel et bien existé et que les derniers en date sont à moins d’un siècle de notre époque. Elles nous amènent à comprendre comment elles ont pu exister dans une société où l’Autre est considéré comme inférieur, comme objet de domination et de possession, ce qui dédouane d’une quelconque culpabilité à l’exploiter. Enfin, les tableaux accusent la société contemporaine où les hommes sont encore loin d’être égaux en droits, au point de désigner des personnes comme des objets dans les tableaux 7 et 8. Il faut noter d’ailleurs que les comédiens de ces tableaux étaient installés, au sein du Musée Sainte-Croix à Poitiers, dans la cage d’escalier, entre deux étages, autant dire dans un non-lieu, pour des personnages qui ne méritent pas qu’on leur réserve quelque espace que ce soit.

Frounzé

Le message que Brett Bailey nous transmet est que les Européens avaient déshumanisé les Noirs et que leurs comportements sont tragiques dans la mesure où ils ont inévitablement une incidence sur les souffrances actuelles. Il veut que le spectateur entre dans l’Histoire et construise son propre avis sur le système colonial. Il ne veut pas susciter de la pitié envers les personnages, ni obtenir d’excuses (ce serait en effet bien dérisoire). Ce qu’il cherche est que le spectateur prenne conscience de l’inhumanité d’une société raciste, voie d’une façon réaliste ce qui s’est passé dans le passé afin de changer le monde actuel (et certainement éviter d’autres formes d’ethnocentrisme).

Adrien

Par un voyage dans le temps, B. Bailey montre les atrocités commises en Afrique et interroge les politiques actuelles envers le immigrés africains en Europe. Les tableaux se succèdent chronologiquement : de la Vénus hottentote du XIXe siècle aux immigrés des pays occidentaux, qui sont nommés dans l’exposition « objets trouvés ». Mais on peut parler aussi d’une autre forme de disposition des tableaux : il semble que l’on commence par la représentation de ce qu’étaient les exhibitions (qui ont commencé dès le XVIe siècle aux retours des Grandes Découvertes, mais qui ont vraiment connu un véritable engouement au XIXe siècle), pour évoquer le climat et les sociétés dans lesquelles elles sont nées et où elles semblaient légitimes. En réalité, les exhibitions ne peuvent se concevoir que dans une société esclavagiste et inégalitaire.

Tout est fait pour provoquer un choc et forcer le spectateur à fuir le regard perçant des comédiens ; il croit obtenir un peu de répit en lisant les petits écriteaux explicatifs devant chaque tableau, mais il est vite détrompé car ce qu’ils révèlent est un constat froid et objectif des horreurs commises. Les comédiens, par leur incarnation de la souffrance subie, souhaitent par le vecteur de leur regard faire ressentir au spectateur la même sensation. Pour alourdir son sentiment de culpabilité et accentuer son bouleversement, des chants de lamentation traditionnels sont interprétés par les comédiens du tableau 11. Exhibit B est une œuvre qui invite au recueillement, le spectateur est forcé de découvrir les œuvres et de circuler tout au long du spectacle dans le plus grand des silences, ce qui rend la performance encore plus oppressante.

Jean-Félix

Le tableau 9 crée un malaise chez le spectateur puisque l’on est, par le regard méprisant du comédien qui est muselé, mis à la place du responsable de son emprisonnement inhumain ; stratagème ingénieux de Bailey qui fait qu’en se mettant face au tableau, le spectateur accepte d’être considéré comme coupable. Tout se passe comme si le spectateur voulait être regardé comme coupable puisqu’il est obligé d’avancer, de participer volontairement à l’exposition des atrocités, tableau après tableau.

Baptiste

L’œuvre a été créée pour dénoncer les actes de barbarie perpétrés par les colonisateurs. Elle dénonce tout aussi bien le racisme de nos ancêtres que le racisme actuel. Bailey rend hommage à toutes les personnes, les peuples et les tribus victimes de ces atrocités, car il dénonce l’absurdité des Occidentaux de traiter leurs semblables de façon abominable, mais aussi le comportement des visiteurs toujours plus nombreux au XIXe siècle qui venaient voir les expositions coloniales. Ce phénomène a permis d’assouvir leur curiosité souvent légitime, mais parfois très malsaine, mais a engendré pour des intérêts économiques la multiplication de ces exhibitions déshumanisantes.

Benjamin

Originaire d’Afrique du Sud, Bailey a toujours été en présence de ces stéréotypes racistes, et a grandi dans le système déshumanisant de l’Apartheid. Il cherche donc à dénoncer comment les Occidentaux se sont déshumanisés eux-mêmes en excluant de l’humanité les peuples qu’ils pillaient, exploitaient et torturaient. Il met à disposition des spectateurs des petits textes explicatifs devant chaque tableau, qui fournissent des informations liées à l’Histoire, des dates, des chiffres. Ces textes sont des listes de tortures, de meurtres qui touchent d’autant plus les spectateurs qu’ils restent neutres, froids et se bornent au rapport factuel, au constat de l’horreur. Ils expliquent le tableau représenté, son cadre historique, mais surtout frappent comme des coups de poing. Certains spectateurs peuvent fuir le regard des comédiens quand ils sont trop émus ou quand ils ne supportent plus la culpabilité qu’on les oblige à éprouver, mais la plupart du temps, les larmes ou l’émotion les empêchent de comprendre le contenu des textes.

Conclusion

Aminata

C’est une représentation aux contrastes frappants qui oblige le spectateur à se remémorer et à rendre hommage aux victimes de l’esclavage, du colonialisme, et plus précisément des exhibitions dans les « zoos humains ». Le roman Cannibale de Didier Daeninckx relate aussi la colonisation et notamment l’exposition coloniale de 1931 à Paris.

Frounzé

Brett Bailey veut sensibiliser le spectateur sur l’Histoire, le fait de traiter les Noirs et les peuples colonisés comme des objets et non comme des humains. Il veut lui faire part de la souffrance éprouvée par ces populations pour qu’il puisse avoir une réflexion morale sur cette longue période historique et qu’il prenne conscience de ses actes. Les textes d’Hérodote, de Montaigne et de Montesquieu dans L’Esprit des lois (en 1748) traitent des exactions et de leur cause, car ils abordent la manière dont les Européens percevaient l’homme non occidental, c’est-à-dire comme un sauvage, non civilisé à leur manière, et donc non humain.

Louise

On peut retrouver certains éléments de l’exposition dans le film de Quentin Tarentino, Django unchained.

Roman

Cette œuvre fait immanquablement penser au roman engagé de Didier Daeninckx, Cannibale, qui raconte le calvaire des Kanaks arrachés à leur terre pour être exposés à Paris au zoo de Vincennes en 1931. Parmi eux se trouvait le grand-père de Karembeu.

Sammy

Avec Exhibit B, l’auteur essaie de créer un effet miroir, c’est-à-dire qu’il veut mettre les Occidentaux modernes face aux exactions de leurs ancêtres en leur faisant vivre ce que ces derniers affectionnaient dans les zoos humains.

Jean-Félix

L’objectif du spectacle est de montrer de quoi est faite la puissance du continent européen et sur quelle idéologie elle repose. Par la même occasion, Bailey fait un devoir de mémoire en montrant aux personnes noires la triste réalité du passé. Son travail est de refléter de manière probante la pensée des XIXe et XXe siècles concernant les populations étrangères de couleur. Aujourd’hui, les Occidentaux côtoient ces « animaux » qui ont largement contribué humainement et financièrement à l’édification de leurs sociétés. Cette pièce peut être appelée exposition-performance pour l’expérience inédite et ambivalente qu’elle procure, les actes et les faits historiques ou contemporains qu’elle dénonce, ainsi que par sa réalisation de spectacle ambulatoire. Elle est en étroite corrélation avec les textes de Montaigne (« Des Cannibales », chapitre des Essais), et de Lévi-Strauss dans Race et Histoire, qui traitent tous deux de la vision ethnocentrique au cœur de l’Histoire et de la culture européenne.

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :